| retour à l'accueil | LA PSYCHANALYSE "LAÏQUE", C'EST QUOI ? |
||||||
|
Question : ![]() Réponses : La psychanalyse est une pratique qui permet de découvrir les conflits inconscients qui nous traversent. Parce quelle a un effet thérapeutique, on peut penser quelle relève de la médecine et ne devrait donc être exercée que par des médecins. Parce quelle a des effets sur nos relations aux autres, on peut trouver logique quelle soit plutôt exercée par des psychologues. Parce quelle touche à de grandes interrogations philosophiques ou métaphysiques, on peut souhaiter en réserver lexercice à des prêtres, des moralistes ou des philosophes. Et puis, elle est un espace de parole, et devrait donc nêtre pratiquée que par des professionnels du langage, linguistes ou conteurs. Elle sappuie sur la remémoration et interroge les trous de notre histoire, il faudrait donc que ne sinstallent sur le fauteuil de lanalyste que des historiens ou des romanciers. La liste des différentes professions qui auraient quelques solides arguments pour se réserver lusage de la psychanalyse pourrait encore être étendue Et la « psychanalyse laïque », justement, cest la réponse faite par Freud dès 1926 aux revendications corporatistes de lépoque et de lavenir. A ceux qui réclamaient, parfois avec des arguments « de bon sens », que le titre de psychanalyste leur fût réservé, Freud a répondu que peu importaient les diplômes ou la profession exercée par ailleurs. La psychanalyse doit être réservée aux psychanalystes. Cest-à-dire, à ceux qui remplissent une condition unique et irremplaçable : être formés à la psychanalyse par une longue analyse personnelle, sur le divan - complétée par une "formation infinie" selon lexpression de Lacan, parmi des psychanalystes expérimentés. On peut donc dire que la "psychanalyse laïque", cest simplement la psychanalyse pratiquée par un psychanalyste en tant que tel ! Il ny aurait donc de psychanalyse que laïque ? Oui, puisque ne peut occuper la place du psychanalyste que celui qui sest formé à la psychanalyse. Et cette formation dont la pièce maîtresse est lanalyse personnelle a notamment pour effet dinterroger et mettre à distance les connaissances universitaires acquises par ailleurs afin que celles-ci ne brouillent pas lécoute de lanalyste dans la cure. Quelles ne lempêchent pas par le filtre dun savoir préconçu dentendre le singulier, toujours nouveau, du dit dun analysant. Le psychanalyste nest pas pour autant un ignorant. Seulement, face au symptôme dans la cure, il ne réagira ni en médecin (cherchant par exemple une cause organique), ni en psychologue (écoutant ce quen pense le patient afin de lui apporter une réponse adaptée), ni en prêtre (donnant des conseils éclairés pour vivre mieux), ni en linguiste, assistante sociale, meilleur ami, confesseur ou professeur : il réagira en analyste. Cest-à-dire comme quelquun qui sait dexpérience que le symptôme dit quelque chose du sujet. Le psychanalyste sera donc à lécoute de linconscient. Avoir ou ne pas avoir de diplômes relevant dautres disciplines (médecine, psychologie, langues etc.) est donc indifférent lorsquil sagit de mettre en acte dans lanalyse cette écoute et cette dimension dinterprétation spécifique à la psychanalyse. Pourquoi ny a-t-il pas alors un diplôme de psychanalyste qui garantirait que celui qui se prétend tel a bien été formé à lanalyse ? Il existe des diplômes de psychanalyse, mais pas de diplôme de psychanalyste. Parce quun diplôme constate lacquisition dun certain volume de connaissances pratiques et théoriques - les mêmes pour tous les titulaires de ce diplôme - dans des conditions de vérification normée (examen, rapport de stage ) et que la formation à la psychanalyse ne peut pas rentrer dans un tel cadre. La formation de lanalyste, dabord, est plus longue que nimporte quel cursus universitaire. Elle ne sarrête pas, dailleurs, quand le psychanalyste commence à exercer, elle est à peu près interminable ! La formation de lanalyste, ensuite, comprend généralement trois dimensions qui ne peuvent guère être normées, sauf à perdre leur caractère de formation analytique : lanalyse personnelle ; lacquisition dune expérience clinique ; et le travail sur les textes théoriques de la psychanalyse. Mettre un diplôme sur tout ça est donc tout bonnement impossible. Mais alors, quelle garantie ? Il ny en a pas, et cest heureux. Au cours des premières rencontres entre un analyste et un analysant commence, ou non, à se nouer un lien singulier (ce que lon appelle le transfert), qui repose sur la confiance et que nul maître (ou institution) ne peut garantir. Sans cette confiance qui permet lémergence du lien transférentiel, lanalyse tout simplement naura pas lieu. Elle ne commencera pas parce que lanalysant se dira : « Ben, non, cette personne ne me convient pas, je nai aucune envie de lui confier la moindre chose intime, je vais aller voir ailleurs ». Elle ne commencera pas parce que lanalyste se dira : « Je ne suis pas le praticien qui convient pour répondre à cette demande particulière, je vais proposer à cette personne daller voir un confrère ». Au pire, les choses traîneront quelques semaines ou quelques mois avant que lun des protagonistes se rendre compte quil ne se passe pas grand chose, que ça a lair dune psychanalyse mais que ce nen est pas une et quil vaut mieux arrêter là. Le risque que lanalyse ne puisse pas commencer, faute de linstallation dune situation transférentielle, serait accru sil existait des « diplômes danalyste ». Lanalysant, en effet, serait demblée confiant non dans lanalyste mais dans le diplôme quil peut exhiber Dans les hypothèses où lanalyse ne commence pas, labsence de garantie extérieure nest effectivement pas bien grave. Si le transfert sinstalle, ne risque-t-on pas de se retrouver démoli par un pervers, un gourou ? Cest rare, sans doute bien plus rare que dans dautres types de situation, mais cest effectivement possible. Seulement, de ce risque, qui vaut pour toutes les rencontres humaines, aucun diplôme ne pourrait nous prémunir. Un médecin généraliste peut capter lhéritage dune personne âgée qui lui fait entièrement confiance, un psychologue peut influencer son patient et le pousser à prendre des décisions qui se révéleront très mauvaises pour lui, un enseignant cruel ou nayant pas conscience de son influence peut acculer au suicide un adolescent fragile les diplômes nont jamais été une garantie de léthique ni même de la compétence des diplômés. Faire confiance suppose toujours une prise de risque, en analyse comme ailleurs. Ce risque serait bien plus grand si triomphait une vision normative de la formation du psychanalyste. Lanalysant serait en effet rassuré par le diplôme de lanalyste ; lanalyste, quant à lui, serait tenté de se cacher derrière le beau diplôme qui garantit quon peut lui faire confiance et toutes les dérives seraient alors possibles. |
||||||