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LA PSYCHANALYSE "LAÏQUE",
C'EST QUOI ?
Prof. Dr Freud
Vienne, IX. Berggasse 19
27.III. 1926

Cher Docteur
[…]
Le combat pour l’analyse laïque devra à quelque moment être mené jusqu’au bout. Le plus tôt sera le mieux. Tant que je vivrai, je m’opposerai à ce que la psychanalyse soit engloutie par la psychologie…

Lettre de Sigmund Freud à Paul Federn

Prof. Dr Freud
Vienne, IX. Berggasse 19
22 avril 1928

Cher Ami,
[…]
Le développement interne de la ?A va partout, à l’encontre de mes intentions, s’écartant de l’analyse profane vers une spécialité purement médicale, ce que je considère comme néfaste pour l’avenir de l’analyse…

Bien cordialement, votre
Freud

Lettre de Sigmund Freud à Sándor Ferenczi

Prof. Dr Freud
Vienne, IX. Berggasse 19
le 27 avril 1929

Cher Ami,
[…]
Le dernier masque de la résistance à l’analyse, celui du médico-professionnel, est le plus dangereux pour l’avenir…

votre
Freud

Lettre de Sigmund Freud à Sándor Ferenczi
« La psychanalyse n’est pas une science. »

Jacques Lacan

Le Séminaire, L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre, 1976-1977
« L'analyste ne s'autorise que de lui-même...»

Jacques Lacan

Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l'Ecole


Question :

La psychanalyse laïque, c'est quoi ?

Réponses :


La psychanalyse est une pratique qui permet de découvrir les conflits inconscients qui nous traversent.

Parce qu’elle a un effet thérapeutique, on peut penser qu’elle relève de la médecine et ne devrait donc être exercée que par des médecins.

Parce qu’elle a des effets sur nos relations aux autres, on peut trouver logique qu’elle soit plutôt exercée par des psychologues.

Parce qu’elle touche à de grandes interrogations philosophiques ou métaphysiques, on peut souhaiter en réserver l’exercice à des prêtres, des moralistes ou des philosophes.

Et puis, elle est un espace de parole, et devrait donc n’être pratiquée que par des professionnels du langage, linguistes ou conteurs. Elle s’appuie sur la remémoration et interroge les trous de notre histoire, il faudrait donc que ne s’installent sur le fauteuil de l’analyste que des historiens ou des romanciers.

La liste des différentes professions qui auraient quelques solides arguments pour se réserver l’usage de la psychanalyse pourrait encore être étendue…

Et la « psychanalyse laïque », justement, c’est la réponse faite par Freud dès 1926 aux revendications corporatistes de l’époque et de l’avenir. A ceux qui réclamaient, parfois avec des arguments « de bon sens », que le titre de psychanalyste leur fût réservé, Freud a répondu que peu importaient les diplômes ou la profession exercée par ailleurs.

La psychanalyse doit être réservée… aux psychanalystes. C’est-à-dire, à ceux qui remplissent une condition unique et irremplaçable  : être formés à la psychanalyse par une longue analyse personnelle, sur le divan - complétée par une "formation infinie" selon l’expression de Lacan, parmi des psychanalystes expérimentés. On peut donc dire que la "psychanalyse laïque", c’est simplement la psychanalyse pratiquée par un psychanalyste en tant que tel !

Il n’y aurait donc de psychanalyse que laïque ?

Oui, puisque ne peut occuper la place du psychanalyste que celui qui s’est formé à la psychanalyse. Et cette formation – dont la pièce maîtresse est l’analyse personnelle – a notamment pour effet d’interroger et mettre à distance les connaissances universitaires acquises par ailleurs afin que celles-ci ne brouillent pas l’écoute de l’analyste dans la cure. Qu’elles ne l’empêchent pas – par le filtre d’un savoir préconçu – d’entendre le singulier, toujours nouveau, du dit d’un analysant.

Le psychanalyste n’est pas pour autant un ignorant. Seulement, face au symptôme dans la cure, il ne réagira ni en médecin (cherchant par exemple une cause organique), ni en psychologue (écoutant ce qu’en pense le patient afin de lui apporter une réponse adaptée), ni en prêtre (donnant des conseils éclairés pour vivre mieux), ni en linguiste, assistante sociale, meilleur ami, confesseur ou professeur : il réagira en analyste. C’est-à-dire comme quelqu’un qui sait d’expérience que le symptôme dit quelque chose du sujet. Le psychanalyste sera donc à l’écoute de l’inconscient. Avoir ou ne pas avoir de diplômes relevant d’autres disciplines (médecine, psychologie, langues etc.) est donc indifférent lorsqu’il s’agit de mettre en acte dans l’analyse cette écoute et cette dimension d’interprétation spécifique à la psychanalyse.

Pourquoi n’y a-t-il pas alors un diplôme de psychanalyste
qui garantirait que celui qui se prétend tel a bien été formé à l’analyse ?


Il existe des diplômes de psychanalyse, mais pas de diplôme de psychanalyste. Parce qu’un diplôme constate l’acquisition d’un certain volume de connaissances pratiques et théoriques - les mêmes pour tous les titulaires de ce diplôme - dans des conditions de vérification normée (examen, rapport de stage…) et que la formation à la psychanalyse ne peut pas rentrer dans un tel cadre.

La formation de l’analyste, d’abord, est plus longue que n’importe quel cursus universitaire. Elle ne s’arrête pas, d’ailleurs, quand le psychanalyste commence à exercer, elle est à peu près interminable ! La formation de l’analyste, ensuite, comprend généralement trois dimensions qui ne peuvent guère être normées, sauf à perdre leur caractère de formation analytique : l’analyse personnelle ; l’acquisition d’une expérience clinique ; et le travail sur les textes théoriques de la psychanalyse.

Mettre un diplôme sur tout ça est donc tout bonnement impossible.

Mais alors, quelle garantie ?

Il n’y en a pas, et c’est heureux.

Au cours des premières rencontres entre un analyste et un analysant commence, ou non, à se nouer un lien singulier (ce que l’on appelle le transfert), qui repose sur la confiance et que nul maître (ou institution) ne peut garantir. Sans cette confiance qui permet l’émergence du lien transférentiel, l’analyse – tout simplement – n’aura pas lieu. Elle ne commencera pas parce que l’analysant se dira : « Ben, non, cette personne ne me convient pas, je n’ai aucune envie de lui confier la moindre chose intime, je vais aller voir ailleurs ». Elle ne commencera pas parce que l’analyste se dira : « Je ne suis pas le praticien qui convient pour répondre à cette demande particulière, je vais proposer à cette personne d’aller voir un confrère ». Au pire, les choses traîneront quelques semaines ou quelques mois avant que l’un des protagonistes se rendre compte qu’il ne se passe pas grand chose, que ça a l’air d’une psychanalyse mais que ce n’en est pas une… et qu’il vaut mieux arrêter là.

Le risque que l’analyse ne puisse pas commencer, faute de l’installation d’une situation transférentielle, serait accru s’il existait des « diplômes d’analyste ». L’analysant, en effet, serait d’emblée confiant non dans l’analyste mais dans le diplôme qu’il peut exhiber… Dans les hypothèses où l’analyse ne commence pas, l’absence de garantie extérieure n’est effectivement pas bien grave.

Si le transfert s’installe, ne risque-t-on pas de se retrouver démoli par un pervers, un gourou… ?

C’est rare, sans doute bien plus rare que dans d’autres types de situation, mais c’est effectivement possible. Seulement, de ce risque, qui vaut pour toutes les rencontres humaines, aucun diplôme ne pourrait nous prémunir. Un médecin généraliste peut capter l’héritage d’une personne âgée qui lui fait entièrement confiance, un psychologue peut influencer son patient et le pousser à prendre des décisions qui se révéleront très mauvaises pour lui, un enseignant cruel ou n’ayant pas conscience de son influence peut acculer au suicide un adolescent fragile… les diplômes n’ont jamais été une garantie de l’éthique ni même de la compétence des diplômés.
Faire confiance suppose toujours une prise de risque, en analyse comme ailleurs. Ce risque serait bien plus grand si triomphait une vision normative de la formation du psychanalyste. L’analysant serait en effet rassuré par le diplôme de l’analyste ; l’analyste, quant à lui, serait tenté de se cacher derrière le beau diplôme qui garantit qu’on peut lui faire confiance… et toutes les dérives seraient alors possibles.